« Le Péril jaune qui menace l’Europe peut donc se définir de la manière suivante : rupture violente de l’équilibre économique international sur lequel le régime social des grandes nations industrielles de l’Europe est actuellement établi, rupture provoquée par la brusque concurrence, anormale et illimitée, d’un immense pays nouveau. »
Qui est l’auteur de cette définition lapidaire résumant parfaitement, à l’exception de son racisme à peine voilé, l’effroi qu’inspire en Occident le formidable développement économique chinois ? L’un des multiples journalistes qui, consacrant jour après jour articles et dossiers au nouveau géant du monde, nous informent de ses performances vertigineuses et toujours dépassées ? Un chef d’entreprise écrasé par la concurrence de produits dont le prix de vente est inférieur de moitié à ses propres coûts de revient ? Le responsable syndical d’une usine venant de fermer ses portes, jetant au chômage ses camarades d’atelier ? L’élu local d’un territoire rendu exsangue par la multiplication des plans sociaux ? Un parlementaire exprimant à la tribune d’une assemblée ses inquiétudes quant à l’avenir industriel du pays ?
Non, l’auteur qui formalise de manière synthétique cette crainte si actuelle et si partagée par nos concitoyens est un économiste français, Edmond Théry, qui concluait de ces mots un de ses ouvrages paru en… 1901*(1) !
La même année, de l’autre côté de l’Atlantique, le Southern Manufacturers Club de Charlotte, en Caroline du Nord, organisait un colloque sur la menace des importations de textiles en provenance d’Asie.
Ainsi, il y a cent ans, au plus fort de la révolution industrielle, au tournant d’un siècle où les puissances occidentales avaient assuré leur domination du monde par le moyen de l’industrie et du commerce autant que par la force militaire et le colonialisme, les opinions publiques européennes et américaine étaient alertées avec la même vigueur qu’aujourd’hui des risques de la mondialisation.
Plus que de vigueur, c’est de violence qu’il s’agissait même à l’époque : qu’on se rapporte, par exemple, aux écrits (*(2)) et aux discours (*(3)) de M. d’Estournelles de Constant, député de la Sarthe et infatigable pourfendeur du péril chinois, convaincu qu’en favorisant le développement économique de l’Empire du Milieu pour des profits immédiats, les industriels occidentaux tressaient la corde qui allait bientôt les pendre : « Sans doute, au début, [la Chine] achètera ses machines à l’étranger pour se mettre en train ; mais, aussitôt outillée – et cela va vite -, elle s’empressera de fabriquer à son tour des produits européens ; elle retournera contre nous nos propres machines. (…) Seulement, ses avantages seront tels que nous ne pourrons pas soutenir la concurrence. (…) Enfin, et surtout, elle utilisera la plus incomparable et la plus avantageuse des mains-d’oeuvre ; elle emploiera l’ouvrier chinois ; elle le payera cinq sous, tandis que nous payons les nôtres, en Europe et en Amérique, jusqu’à cinq francs et davantage. Mais elle ne se contentera pas d’écarter nos produits. Elle nous vendra les siens. De la défensive, elle passera promptement à l’offensive et c’est nous qui organiserons son attaque. Nous l’avons déjà commencé ! ».
Les accents martiaux de cette conclusion n’étaient pas qu’une figure de style puisque, comme « conséquence dernière de la mise en valeur de la Chine », c’est rien moins que l’anarchie et la guerre que dessinait pour avenir à l’Occident et au monde M. d’Estournelles de Constant.
Malice de l’Histoire, c’est un autre élu de l’ancienne province royale du Maine qui, à un siècle de distance, a fait renaître dans notre pays le débat public sur les difficultés auxquelles expose une concurrence internationale débridée et, singulièrement, l’ouverture des marchés à de nouvelles puissances industrielles. Dans un rapport parlementaire présenté en 1993, M. Jean Arthuis, sénateur de la Mayenne et alors rapporteur général du Sénat, dénonçait en effet l’absence de régulation mondiale et les faiblesses de l’économie française qui, conjointement, risquaient d’accélérer les délocalisations d’entreprises françaises à l’étranger, en particulier dans les pays émergents aux normes sociales et environnementales inexistantes, et de détruire ainsi notre outil industriel.
Comme on le voit, il semblerait donc que le débat qui nous agite depuis quelques années soit tout sauf nouveau. Mais cette fois-ci, faudra-t-il attendre qu’une guerre mette l’économie à terre, puis qu’une nouvelle économie renaisse, pour repartir encore une fois vers les mêmes.pratiques, les mêmes dérives ? L’Histoire et l’Économie ne seraient-elles qu’un éternel recommencement ? Ne pourrait-on pas tirer quelques leçons du passé pour tous progresser vers une organisation mondiale plus sereine ?
*(1) Le Péril jaune – Edmond Théry, directeur de l’Economiste européen – Editions Félix Juven – Paris – 1901.
*(2) Le Péril prochain – l’Europe et ses rivaux – La Revue des Deux Mondes – 1er avril 1896 ; Concurrence et Chômage - La Revue des Deux Mondes – 15 juillet 1897 ; Le Problème chinois – La Revue Politique et Parlementaire – 10 novembre 1900.
*(3) Interventions à la Chambre des députés du 7 février 1898 et du 8 décembre 1899.