Publié le 10/12/2009, par Hexaconso

•Dernière leçon de séduction : licencier et délocaliser en Tunisie

Bienvenue à Sfax, le «berceau de la lingerie en Tunisie», dit Mohamed Jamoussi, le directeur général de SIL, la plus vieille entreprise de corseterie de toute la Tunisie (900 ouvrières, 500 machines à coudre, 10 000 pièces qui sortent des ateliers chaque jour…). Dans cette ville côtière, au centre du pays, célèbre pour son sens du commerce depuis le Moyen Age, près de 8 000 personnes, essentiellement des femmes, travaillent dans la lingerie. Et toutes sont capables de vous coudre, yeux baissés, voile sur les cheveux, un soutien-gorge affriolant avec le rembourrage et la dentelle en dix minutes chrono. Dans la zone industrielle de la Poudrière et ses alentours, on trouve la plupart des grosses entreprises de sous-traitance du pays : Isalys, qui travaille pour Lejaby, Aubade et Barbara. CIS (Janine Robin, Etam…), MCS (Dim, Playtex…), Ariane… Et des dizaines de petits ateliers. «Lorsque le tissu arrive et qu’il nous manque du fil ou un élastique, on s’entraide entre entreprises sfaxiennes, commente Mohamed Sellami, gérant de MCS. Dans la lingerie, les machines ne sont pas très sophistiquées, mais le savoir-faire, lui, est primordial. Il faut de la main-d’œuvre qualifiée et formée.»

 

Compliqué, un soutien-gorge ? C’est peu de le dire. De l’avis des spécialistes, voilà sans doute l’un des vêtements usuels les plus difficiles à réaliser. Cela n’a l’air de rien, mais la chose est un assemblage très technique d’une trentaine de pièces et matières différentes. Des guipures, des broderies, des bretelles, des armatures, du plastique, du nylon, des agrafes… Un centimètre en moins, un élastique qui dépasse, une couture mal placée, et c’est immettable. «Au cours des vingt dernières années, la Tunisie est ainsi devenue «le» pays spécialiste des sous-vêtements», confirme Patrice Argain, délégué général de la Fédération française de la Lingerie et du Balnéaire. Un soutien-gorge sur trois vendu en France, un maillot de bain sur deux, est fabriqué en Tunisie. En 2006, lorsque la marque Aubade avait annoncé qu’elle supprimait 180 emplois et délocalisait une partie de sa production de Saint-Savin, dans la Vienne, vers ce côté-ci de la Méditerranée, tout le monde avait sonné le tocsin. L’affaire avait fait la une des journaux télévisés et mobilisé Ségolène Royal, alors candidate à la présidence de la République. Dans les manifestions, on avait aussi vu défiler les plagiats de la célèbre publicité Aubade. Aperçu sur une banderole : «Leçon de séduction n° 79 : comment gaver les actionnaires». Depuis, Aubade a remis ça, et délocalisé le peu qui restait en France.

Mais le combat, on le savait, était perdu d’avance. Cela fait longtemps, déjà, que la plupart des marques françaises ne produisent – presque plus rien sur le territoire. Chantelle, installé en Tunisie depuis 1982, Passionata, Etam, Simone Pérèle, Barbara, Ravage, Dim, Playtex, Kookaï… Toutes ont des ateliers à Sfax, mais aussi à Tunis et dans la région du Sahel autour de Monastir et de Sousse. Elles viennent trouver là une main d’oeuvre bon marché (135 euros net par mois pour 48 heures hebdomadaires, six jours sur sept, un septième du smic français) et peu revendicatrice. A Sfax, la dernière grève, dans un atelier de confection, remonte à trois ans et elle n’avait duré que vingt-quatre heures. Le taux de chômage national, de 14% en moyenne, mais deux fois plus élevé chez les jeunes, calme les ardeurs. Il n’y a qu’un seul syndicat autorisé dans le pays. Et il sait se montrer reconnaissant envers le pouvoir. En 2004, l’Union générale tunisienne du Travail (UGTT) a même appelé à soutenir officiellement Ben Ali pour son quatrième mandat. Le président, au pouvoir depuis vingt ans, avait été réélu, royalement si on peut dire, avec 94,48% des voix. Dans tous les ateliers, le spectacle est le même. Le portrait officiel de Ben Ali, la peau lisse et le cheveu noir corbeau, malgré ses 71 ans, trône au milieu des publicités grand format pour les marques de lingerie occidentale, avec demoiselles en décolleté pigeonnant. On entend uniquement le cliquetis des machines. Pas une seule mouche voler…

Pour combien de temps encore ? Ces dernières années, le tsunami chinois a jeté un froid dans les salles de piquage du pays. Confectionner un soutien-gorge pour seulement 3, 4 ou 5 euros, toutes taxes comprises, n’est plus un exploit. On trouve désormais bien moins cher du côté de Shanghai et de Pékin. Là-bas, le fameux coût de la minute de travail, baromètre favori des délocalisations, est seulement de 4 centimes d’euro. Contre 7,5 centimes, presque le double en Tunisie. Déjà la lingerie bas de gamme, comme on dit dans le marketing, celle qu’on retrouve chez H&M et dans les hypermarchés, a fait ses comptes. Elle préfère désormais faire 10 000 kilomètres de plus pour payer deux fois moins d’euros. Et la levée, au 1er janvier 2008, des derniers quotas européens à l’encontre de la Chine n’est pas été la meilleure des nouvelles pour les fabricants tunisiens. «Le soutien-gorge résiste mieux que les autres produits, indique Samir Ben Abdallah, président de la Chambre syndicale tunisienne des fabricants de lingerie, et qui travaille pour les maillots de bain Adidas et La Perla. La Chine n’a pas encore fait ses preuves dans le haut de gamme, la qualité, le réassort, les petites séries, les délais. Souvent, mes clients me réclament vingt pièces en deux tailles et deux modèles, avec un délai de livraison d’une semaine. Vous imaginez la même demande auprès d’un fabricant pékinois ? Compliqué, non ?»
En Tunisie, on ne rigole pas avec le textile et l’habillement. C’est le gagne-pain numéro un. Le secteur concerne un emploi manufacturier sur deux et la moitié des exportations. Le système 72-38 (du nom d’une loi de 1972), avec ses sociétés offshore et service de douanes à demeure, a longtemps fait la gloire de la sous-traitance tunisienne. Le tissu (en provenance de France, Autriche et Allemagne pour la lingerie haut de gamme) arrivait prédécoupé par la porte d’entrée. Le soutien-gorge, avec étiquette et emballage, repartait par la porte de sortie. L’affaire était réglée en deux temps, trois mouvements et zéro frais de douane. Aujourd’hui, cela ne suffit plus. Le pays sait qu’il faut passer à la vitesse supérieure : à la cotraitance (avec, en plus de la fabrication, la fourniture et la découpe de tissus), voire au produit fini, made in Tunisia, de A à Z. Dans leurs plaquettes commerciales destinées à l’exportation, les fabricants de Sfax se sont mis à proposer des modèles maison, des strings en dentelle noire, des caracos rouge sang… Ils rêvent de les voir débarquer dans les magasins français. Lorsqu’elle a cinq minutes, Mme Jamoussi, directrice technique de SIL, compulse les catalogues de lingerie occidentale. Histoire de dénicher une ou deux idées…



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